Petites polémiques autour des agences de notation

Malgré l’accroissement de leur importance dans l’économie financière mondiale, les agences de notation peinent à évaluer correctement certaines opérations de plus en plus complexes et entravent la fiabilité des notations. Certaines faillites ne furent absolument pas anticipées, alors même que le rôle premier des agences est d’évaluer la santé financière d’une entité au profit des investisseurs. La faillite de Vivendi Universal deux semaines après avoir été estampillé AAA a causé de nombreuses pertes de la part des investisseurs qui s’étaient fiés aux agences.

Plus dommageables, les agences de notation n’ont anticipé aucune des crises importantes malgré les dettes considérables impliquées et connues. Pendant la crise mexicaine, qui débutait fin 1994, Standard & Poor’s n’a abaissé le rating qu’en février de l’année suivante, tandis que Moody’s ne changeait pas son appréciation. Au contraire, par leurs décisions tardives ou brutales, elles ont parfois accentué les difficultés comme ce fut le cas pour la crise Brésil en 1999 ou la faillite Argentine en 2001.

Crise asiatique (1997-1998)

En 1990, une bulle financière dynamique se crée en Asie du Sud-Est, un  « miracle asiatique » qui va connaitre un choc brutal.

La crise asiatique débute en Thaïlande en 1997 à la suite d’une envolée soudaine du cours du dollar. L’effet de balancier ainsi créé dévalue le Baht et entache la compétitivité des entreprises de la région. Cette détonation enchaine un grave déséquilibre monétaire qui entraine la dévaluation en chaine des autres devises des pays voisins.

Cette crise a permis de mettre en lumière l’erreur collective d’évaluation de la situation. En effet, les taux de croissance et le rendement des investissements étaient les principaux indicateurs considérés. Ce n’est qu’à la suite de cette crise que les évaluateurs prendront en compte les données macroéconomiques, les taux de change et la balance commerciale.

La mauvaise évaluation de ces pays a poussé les investisseurs à investir massivement dans ces pays dont les taux de rendement étaient attractifs. En raison de l’absence de régulation interne des marchés financiers dans la région, l’afflux de capitaux entraine une très forte croissance des crédits bancaires et l’apparition de mouvements spéculatifs.

Les produits spéculatifs bénéficient d’une très bonne note par les agences de notation qui ne remettent pas en doute le « miracle asiatique ». L’endettement extérieur et l’endettement privé interne sont pourtant gagés sur des marchés aux actifs surévalués qui vont s’effondrer.

L’éclatement de la bulle internet (2000)

La bulle internet, bulle spéculative sur l’immatériel dans l’économie moderne, a grandement affecté le secteur lié à l’informatique et aux télécommunications, sur les marchés d’actions à la fin des années 1990. Son apogée a eu lieu en mars 2000.

Les investisseurs ont largement exagéré l’importance du « très long terme » dans leurs estimations, et négligé de calculer que certaines des sociétés consommaient trop vite leur capital pour espérer atteindre un jour le point d’équilibre. Bien que faisant le bonheur de certains investisseurs, notamment les professionnels qui ont su vendre leurs actions avant l’effondrement des cours, la bulle internet a surtout causé la déception, voir la ruine, de dizaines de millions de particuliers principalement américains, qui se sont rendus compte que l’on ne pouvait pas réussir à faire fortune en bourse sans un minimum d’information.  Aux États-Unis, près d’un foyer sur deux possédait des actions et certains ont emprunté à leur banque des montants importants à cette fin.

Au cœur de la bulle internet, 90% des notes attribuées étaient positives et incitaient à l’achat, au mépris de l’endettement considérable des sociétés de l’ère informatique. Worldcom était par exemple endetté à hauteur de 29,3 milliards de dollars tandis que Global Crossing était endetté de 12,4 milliards.

Ce n’est qu’en juin 2002, alors que les indices boursiers avaient déjà perdu 40% en deux ans, au niveau mondial, que les agences ont commencé à baisser les notes des entreprises cotées sur les bourses du monde entier. La non-transparence, voire la dissimulation volontaire d’informations importantes au marché, est désormais impitoyablement pourchassée par les associations de défense des actionnaires et par les autorités de réglementation des activités boursières : la SEC aux États-Unis, la CVMO pour la Bourse de Toronto[1], et l’AMF en France.

Affaire du prêt illicite de Goldman Sachs à la Grèce (2001)

Mars 2012, Christoforos Sardelis, patron du bureau de gestion de la dette grecque de 1999 à 2004 et Spryros Papanicolaou, son successeur jusqu’en 2010 parle publiquement d’un montage financier visant à camoufler un prêt de 1 milliard de dollars contracté avec Goldman Sachs en 2001.

À l’époque, la Grèce est candidate pour son entrée dans la zone euro. Cependant, elle ne respecte pas les exigences en termes de déficit fixées par les traités en vigueur dans la zone euro. Plutôt que de réduire les dépenses et augmenter les impôts, la Grèce choisit de se tourner vers l’emprunt massif et l’endettement.

La banque d’investissement Goldman Sachs, mondialement réputée, propose à la Grèce un produit financier lui permettant en apparence de réduire son endettement de 2%. Pour cela, Goldman Sachs comptait échanger de la dette grecque libellée en dollar et en euros en utilisant un taux de change fictif permettant en réalité de « camoufler » la dette. La banque américaine consulte alors l’agence de notation Moody’s qui valide le montage financier par la note maximale.

La transaction aboutit et la Grèce emprunte ainsi 1 milliard de dollars et réduit sa dette, tandis que  Goldman Sachs empoche 600 millions d’euros de commission.

« Les swaps étaient l’une des techniques utilisées par bon nombre de gouvernements européens pour respecter les critères du traité de Maastricht », répond Goldman Sachs

L’affaire Enron (2002)

La société Enron est fondée en 1985 par Kenneth Lay, de la fusion du Houston Natural Gas et de l’Internorth of Omaha. L’entreprise était spécialisée dans la production et le transport de gaz, possédant un réseau de gazoducs conséquent.

En 1990, Jeffrey Skilling, ancien consultant chez McKinsey entre dans la société et va modifier le Business Model d’Enron en créant la « Gas Bank ». La plateforme permet ainsi à Enron de proposer des produits financiers dérivés comme des swaps et des options à ses clients. Ces activités de courtage gonflent les revenus de la société dont la valorisation boursière augmente fortement. Enron devient peu à peu l’une des sociétés les plus riches et respectables des États-Unis étant élue meilleure entreprise innovante pendant 6 années consécutives. Avec un chiffre d’affaires de plus de 100 milliards de dollars, l’entreprise devient la 7ème entreprise américaine en termes de valorisation boursière.

Cependant, la spéculation demande beaucoup de liquidités et l’entreprise est en réalité très fortement endettée. Pour masquer ces déficits et doper ainsi le cours de bourse, Enron utilise des filiales pour masquer les dettes. Enron créa ainsi plus de 3000 sociétés offshores, ce qui a également permis à l’entreprise de ne pas payer d’impôts entre 1996 et 2000 déclarant pourtant plus de 2 milliards de dollars de bénéfice.

L’agence de certification Arthur Andersen a publié tout au long de l’existence d’Enron d’excellents bulletins de santé financière réduisant au silence tous les septiques de la réussite de la société. Les agences de notation ont maintenu la note la dette d’Enron au plus haut jusqu’à la faillite. La société a tout mis en œuvre pour que sa dette puisse être rachetée par les banques et notamment Citygroup.

Très investi en politique Enron a consacré 10 millions de dollars annuels à ses activités de Lobbying politique. La société est l’un des principaux mécènes de la campagne présidentielle de George W. Bush.

En octobre 2001, Enron annonce des pertes au troisième trimestre pour la première fois. La valeur boursière dégringole et la SEC ouvre une enquête. Le 2 décembre 2002, Enron dépose le bilan. Les 20 000 salariés de l’entreprise perdent leur emploi. De plus, des centaines de millions de dollars de fonds de pension ont été perdus, dilapidant la retraite de milliers d’Américains.

Jeffrey Skilling purge une peine de 24 ans d’emprisonnement, Kenneth Lay est mort d’une attaque cardiaque peu après le verdict et Cliff Baxter, Vice président d’Enron s’est suicidé dans sa voiture en raison des pressions dont il faisait l’objet.

La crise des Subprimes

Les agences de notation n’ont pas vu venir la crise des subprimes, et l’ont même indirectement encouragée.

Un crédit dit « Prime » est un crédit immobilier traditionnel. Lorsqu’un individu veut acheter un bien immobilier, il demande un prêt à sa banque. La banque qui veut s’assurer que le crédit sera bien remboursé demande des justificatifs, des assurances et des garanties. Ainsi elle ne prête qu’à des clients surs qui ont des revenus élevés et une bonne situation professionnelle.

Cependant un prêt n’est pas très rentable à cette époque, puisque le Trésor Américain a fixé les taux d’intérêt à 1% pour soutenir la guerre en Irak au lendemain du 11 septembre 2001. Ainsi, les banques ont eu l’idée de créer un effet de levier, montage très en vogue dans le monde de la finance. La banque rassemble ainsi l’ensemble des prêts immobiliers dans un produit financier spéculatif qu’elle vend aux grandes banques d’investissement qui recherche un investissement très rentable même s’il faut prendre plus de risque. Le risque de défaut de ces produits spéculatifs immobiliers est noté par les agences de notation pour définir les taux d’intérêt à appliquer. Dans un premier temps, le système est très rentable, les banques d’investissements demandent plus de ces produits financiers lucratifs. Les banques doivent alors trouver plus d’acquéreurs immobiliers. Ils décident alors de prêter à des populations moins aisées et plus risquées, en demandant beaucoup moins de garanties. Ils délivrent ainsi des prêts dits « Subprimes ». La notation financière des produits financiers comportant des crédits subprimes, délivrée par les agences de notation, valide le système et le rend par la même crédible.

Dans un deuxième temps, des acquéreurs de crédits subprimes commencent à se retrouver en cessation de paiement, ne pouvant rembourser le prêt immobilier. Le phénomène se généralise et de plus en plus d’acquéreurs se trouvent en défaut de paiement. En cas de défaut, la banque saisie alors le bien immobilier et en devient propriétaire. Il lui suffit de revendre le bien pour recouvrer le montant de la dette de l’acquéreur. La crise des subprimes éclate lorsque de très nombreux emprunteurs en subprimes se retrouvent en défaut et qu’un très grand nombre de biens immobiliers se retrouve en vente. Une offre supérieure à la demande, qui a pour effet immédiat l’effondrement des prix du marché de l’immobilier. Ainsi, c’est le système tout entier qui s’écroule puisque les grandes banques d’investissements ont acheté des produits financiers qui ne génèrent plus aucun revenu.


[1] Site internet de la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario: http://www.osc.gov.on.ca/

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