Ode à l’Etat français et à la puissance publique

Jours après jours, en France, les attaques contre l’Etat s’accentuent. Jadis gage d’autorité et d’efficacité pour la  droite, ou instrument protecteur et de promotion de l’égalité chez la gauche, l’Etat ne semble plus aujourd’hui faire recette. Depuis trente ans, l’on a substitué l’Etat aux régions, aux villes, ou… au privé. L’Etat, victime des attaques répétées des anarchistes et gauchistes de Mai 1968, promoteur de la liberté absolue. L’Etat, trépassant sous les coups du capitalisme mondialisé voyant en l’individu débarrassé de tout sentiment d’appartenance à la collectivité, son consommateur idéal.

La vérité est que l’intérêt général et l’intérêt supérieur de la nation se sont vu supplanter par les intérêts particuliers et l’individu. La Puissance publique n’a désormais de puissante que le nom.

Depuis 1981, l’Etat n’a paradoxalement jamais cessé de grossir, de s’endetter, de s’empâter, de légiférer à tout va, la plupart du temps notons-le, à des fins de transposition du Droit communautaire. Mais depuis 1983, la France, l’Etat français, n’a également eu de cesse de déléguer ses prérogatives les plus importantes à des institutions internationales telles que l’Union Européenne. Tant et si bien que de nos jours, si le premier réflexe de ceux qui perdent un emploi ou qui subissent une catastrophe est d’en appeler à l’Etat qui ne peut plus rien pour eux, ceux qui réussissent, les patrons, commerçants, artisans, réclament toujours moins d’Etat, moins d’impôts, moins de taxes.

Ce paradoxe s’explique par le fait que nos gouvernements ont cessé de servir l’intérêt général, et se sont mis au service de ces fameux intérêts particuliers qu’il convient de financer sur le dos du contribuable.

Alors pourquoi une ode à l’Etat plutôt qu’un appel au libéralisme. Parce que si la liberté d’entreprendre, la promotion du mérite, de l’innovation, du travail et de l’emploi sont une évidence, s’il va de soi que le tissu économique d’un Etat ne peut se développer que dans un cadre législatif favorable, les appels au libéralisme et à la mort de l’Etat ne sont, au mieux, que le fruit d’une dramatique ignorance des réalités du monde.

En effet, force est de constater que la main invisible du marché, le libre échange international, et la libre concurrence sont des concepts théoriques, de fac ou d’école de commerce, qui ne résistent que trop peu à l’analyse des faits :

L’Etat Régalien

Le rôle de l’Etat est en premier lieu historique : le pouvoir du Roi.  Il doit assurer la sécurité, la justice, et la Défense Nationale. L’Etat doit conserver quel que soit le prix la sanctuarisation de son territoire que lui a permis d’atteindre la dissuasion nucléaire. Il doit également en théorie « battre monnaie ».

L’Etat stratège

Comme ce fut le cas des lors que la France fut Grande et Puissante, l’Etat doit montrer  à la France, et aux acteurs économiques les grandes orientations stratégiques de la France. Jadis, manufactures d’Etat, marine militaire et marchande sous Colbert. Industrie, infrastructures ferroviaires et finance sous Napoléon III.  Industrie spatial et de la santé, Défense, nucléaire, énergie, TGV, Concorde, plan Calcul sous l’égide du Général de Gaulle puis de George Pompidou. La planification stratégique a maintes fois fait ses preuves.

Ceci est d’autant plus vrai que toutes les grandes puissances actuelles ou en devenir lancent des plans d’orientation stratégique et tentent de s’y tenir. Chine, Etats-Unis, Brésil, Russie, Corée du Sud… Pendant ce temps, en Europe, la stratégie a cédé le pas à la tactique.

L’Etat conquérant

L’Etat a également pour charge de contrarier les orientations stratégiques des autres pays. Bien que la stratégie offensive soit particulièrement taboue dans notre pays, il est important de noter que les autres pays ne s’en privent guère. Les coups bas portés par nos « alliés » seraient difficile à comptabiliser. L’Etat se doit d’imposer ses normes techniques, et celles de ses entreprises, au monde, comme le font les USA, la Chine ou le Japon par exemple. C’est l’augmentation régulière des normes de sécurité automobile par l’Union Européenne qui permet à ses membres de ne pas être (encore) envahis par les voitures chinoises. L’adoption par un maximum d’Etats de ses propres normes est l’une des principales victoires pour un Etat ou une entreprise. De même, les opérations de renseignement économique doivent être menées par l’Etat, détenteur du monopole de la violence légitime, et seul autorisé à dépasser le cadre légal du renseignement. Les USA ne se cachent pas d’utiliser les données informatiques accumulées par les champions de la Silicon Valley ou encore d’écouter les conversations téléphonique et informatiques du monde entier, pour la sécurité du pays, ou simplement son économie.

La Force de la France jusqu’à Pompidou, et actuellement des USA, de la Chine, du Brésil etc., est d’avoir eu un Etat lançant de grandes orientations stratégiques et accompagnant ses champions pour la conquête de marchés internationaux. Lorsque l’on sait que même la Nouvelle Zélande, l’un des pays qui aime le moins l' »Etat », contrôle par des quotas ses secteurs stratégiques comme l’importation de laine… De même, jamais aux Etats Unis, l’épisode EDF et Areva, grands favoris perdant le contrat de la décennie de construction de centrales nucléaires au Emirats, ne serait arrivé. Tous deux ont perdu dans un combat fratricide, au profit d’un challenger Coréen que peu attendaient. Aux USA, l’un des deux se serait sans doute vu interdire la participation à l’appel d’offre par l’administration fédéral qui ne cache en rien son interventionniste systématiquement s’agissant du commerce extérieur américain.

L’Etat prudent

L’Etat doit également contrôler les investissements étrangers néfastes pour les intérêts stratégiques de la France et mettre en place les politiques adéquates pour favoriser les investissements étrangers qui lui sont bénéfiques.  Il est également impératif que l’Etat surveille ce qui peut être apparenté à un trésor national: les Brevets. En effet, les entreprises françaises cèdent bien plus de brevets qu’elles n’en acquièrent. Et, dans les deux-tiers des cas, ce sont des sociétés étrangères qui malheureusement ramassent la mise. L’Etat se doit de sauvegarder une vision de l’intérêt général et de l’intérêt supérieur de la France que les entreprises n’ont pas toujours (pas plus que nos dirigeants impuissants actuels d’ailleurs).

L’Etat indépendant

L’Etat, toujours lui, et comme le font toutes les grandes puissances internationales ou régionales, doit être là pour assurer l’approvisionnement en matière première et diversifier les fournisseurs de la France. Il en va de son indépendance. De même, les choix de technologie dans le secteur de l’énergie doivent être guidés par cette recherche de l’indépendance et de la souveraineté de la nation. Pétrole, Gaz de Schiste, Nucléaire, hydraulique, éolien, solaire. Seul l’Etat est en mesure de trouver la solution face aux exigences de bas coûts, d’énergie propre et d’indépendance.

L’Etat influent

L’Etat est, en outre, le plus puissant des lobbyistes. Le seul en mesure de trouver un compromis entre les intérêts des différentes sociétés françaises au regard des intérêts français. Dans une économie mondialisée, il doit faire pression sur les organisations internationales dont la France fait partie, et notamment l’UE pour défendre ses intérêts. Pousser les allemands à céder sur l’euro, protéger son modèle agricole devant l’OMC, défendre la sécurité de ses centrales nucléaire dernière génération devant l’AIEA etc.

L’Etat rayonnant 

De même, l’influence culturelle (softpower), ne peut être pilotée efficacement que par l’Etat. Les Etats-Unis ne se cachent ni d’utiliser politiquement Hollywood et les marques type Coca-cola pour leur image, ni de financer les minorités de pays étrangers pour les ramener à leur cause (ce que fait également le Qatar dans nos banlieues, ou les Chinois auprès d’ethnies en Afrique). En France, le secteur du luxe florissant et reconnu internationalement est une aubaine pour la diplomatie et l’influence française dans le monde.

L’Etat architecte

L’Etat doit en outre assurer le rôle majeur d’architecte de la France. La qualité des infrastructures est un élément fondamental dans une économie. Réseau ADSL, 3G, route, autoroute, ponts, aéroports, gares etc., l’Etat doit veiller à ce qu’elles demeurent efficaces et modernes. Le Général de Gaulle avait ainsi mené en son temps de vastes entreprises d’aménagement du territoire permettant l’éclosion de certains de nos champions actuels du secteur. Pour de nombreux pays émergents, tel que l’Inde, le manque d’investissement dans les infrastructures demeurent un véritable frein à l’investissement. La limitation du bétonnage et le choix esthétique, dans certain cadre (loi sur le littoral, validation du choix de tours de bureaux etc.), est une autre de ses prérogatives.

L’Etat protecteur

Enfin, l’Etat est au service de la population. Assurer l’efficacité de son système de santé : Le système de santé doit bénéficier d’un financement équilibré, débarrassé de toute fraude et de l’assistanat pour continuer de manière pérenne de servir les français. Assurer le partage intergénérationnel de la connaissance par l’éducation : l’Etat doit assurer le bon fonctionnement de l’école de la République, ce formidable outil d’assimilation, de promotion de la méritocratie et de d’égalité des chances pour tous les français. Les écoles privées, à l’accessibilité limitée, n’ont un avenir que parce que l’école publique a été lâchement abandonnée. L’Etat doit garder un contrôle total des programmes scolaires qui doivent être un outil d’acquisition de connaissance et non pas un instrument de propagande aux mains de tels ou tels lobbies.

L’Etat est par ailleurs là pour veiller à ce que tout ce qui est techniquement faisable ne soit pas forcement mis en œuvre. L’euthanasie, la fécondation in vitro, les recherches sur les embryons et fœtus, l’adoption et le mariage par n’importe qui, la prostitution, les OGM… Autorisé ou interdit, l’Etat seul, encore une fois au regard de l’intérêt général et de la conclusion d’études indépendantes, doit décider au cas par cas. L’enjeu est la santé des français et la cohésion de la société.

Alors il est vrai que les finances publiques des Etats ne leurs permettent plus de mettre en œuvre toutes leurs actions.  Mais de même que dans le privé les projets sont d’abord imaginés et planifiés avant d’être financés, l’Etat doit conserver son imagination et sa volonté et ensuite chercher les financements, et non l’inverse. Chacune des missions précédemment évoquées n’ont pour raison de vivre que la recherche de puissance et d’indépendance pour la France et des français. D’où le retour sur investissement évident, lorsque l’Etat est dirigé par des gens compétents… La question n’est donc pas de savoir si l’on veut plus ou moins d’Etat, mais qui doit être à sa tête et avec quels pouvoirs politiques.

Le rôle de l’Etat doit être, comme il l’a systématiquement été lors de nos jours de gloire, de ne rechercher que l’intérêt de la France, l’intérêt général face aux actions similaires des autres Etats à l’extérieur de ses frontières et aux intérêts particuliers de tous les corporatismes, communautés et minorités au sein de son territoire. Face aux théories du « libéralisme » et de la « main invisible du marché », la prise en compte d’une réalité : « la main invisible des puissances ».

Alexandre Mandil

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