L’industrie française, cible et victime de la stratégie américaine en Iran

C’est une véritable bataille stratégique méticuleusement préparée qui s’est jouée ces dernières années en Iran et dont l’élection en juin 2013 d’Hassan Rohani ne devrait qu’accélérer le dénouement.

En effet, depuis la mise en place de sanctions internationales (américaines, onusiennes et européennes) destinées à empêcher l’aboutissement du programme  nucléaire  iranien à usage militaire, nombre de sociétés  françaises (et européennes) ont été contraintes de  quitter la République islamique, en dépit d’une implantation, parfois, de plusieurs décennies. C’est ainsi que des groupes comme Total ou Peugeot, et dernièrement Renault, ont dû annoncer l’arrêt de leurs activités dans le pays après avoir subi des pressions en provenance d’outre-Atlantique. La France, quatrième partenaire commercial de la République islamique dans les années 2000 (et premier partenaire industriel avant 2007), est désormais à rétrogradée à la quinzième position. Ses exportations sont passées de 2 milliards d’euros en 2005 à 800 millions en 2012, soit une chute de 70%[1].

Implanté en Iran depuis 1978, Peugeot y détenait 30% du marché et commercialisait en 2011, via un partenariat avec le groupe local Iran Khodro, 458 000 véhicules en kits ensuite assemblées dans le pays (22 % de sa production) contre environ 440 000 en France. En 2012, suite à son alliance avec l’américain General Motors, Peugeot a été contraint de se conformer aux sanctions américaines en stoppant ses exportations particulièrement rentables de pièces détachées à destination de l’Iran. Soit un manque à gagner de plusieurs centaines de milliers de véhicules qui ne sont certainement pas pour rien dans la crise traversée à cette époque par Peugeot (chute des ventes de 16% en 2012), alors accusé de pas s’être suffisamment internationalisée. Interrogé par le journal Le Monde[2], l’ambassadeur d’Iran en France, Ali Ahani confirme que General Motors, proche du lobby « United Against Nuclear Iran », aurait exercé des pressions sur son partenaire française. Cette situation pourrait, en outre, être en partie à l’origine du souhait des dirigeants de Peugeot de trouver un allié chinois qui leur permettrait de diminuer leur dépendance à l’égard de la société américaine.

Le groupe Renault, quant à lui, en raison de ses faibles parts de marché aux Etats-Unis et de son absence de partenariat majeur avec une société américaine pouvait entrevoir un avenir différent en Iran. En effet, depuis le départ de Peugeot, et la suspension des ventes de Hyundai, Kia, Toyota, Fiat (qui a repris la marque américaine Chrystler) et Porche[3], les ventes de Renault dans le pays progressaient. La société y faisait assembler des Logan et des Mégane depuis 2004 par le biais d’une joint-venture avec les sociétés locales Saipa et Iran Khodro. En 2012, environ 100 000 véhicules y ont été vendus[4] (près de 10% du marché local, contre 24,2% en France, 6,3% en Italie, 10,7% en Espagne ou 6,6% au Brésil), malgré la difficulté de rapatrier en France les bénéfices engrangés en Iran aggravée par la décision de l’Union européenne en 2012, d’interdire au secteur bancaire iranien l’accès au réseau Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication). Le 23 juillet 2013, Iran Khodro annonçait même la signature d’un accord pour la construction de la Clio dans le pays[5].

Mais voilà, moins d’un an après avoir affirmé vouloir rester en Iran suite au départ de Peugeot, Renault, à son tour, a finalement annoncé sa décision de quitter le pays. Cette décision de Renault, après celle de Peugeot, met en lumière la stratégie américaine visant à fermer aux entreprises étrangères, et notamment française, les marchés iraniens.  En effet, le 3 juin 2013, quelques jours seulement avant l’élection d’Hassan Rohani en Iran, les Etats Unis se sont dotés d’une nouvelle législation : Le Président Barack Obama a signé l’Executive Order Act 13645 comportant un volet résolument offensif et sans exemptions, qui sanctionne « ceux qui s’engagent en connaissance de cause dans des transactions financières ou autres liées au secteur automobile iranien » et notamment « la vente, la fourniture ou le transfert de biens ou de services importants liés à la construction ou l’assemblage en Iran de véhicules légers et lourds […] et des pièces détachées ».

Officiellement, le décret dispose vouloir lutter à la fois contre l’utilisation du secteur automobile comme source de financement par le régime iranien, mais aussi contre l’emploi de la fibre de carbone utilisable pour la fabrication de voitures et de… centrifugeuses ! Toutefois, comme l’indique Michel Makinsky[6], chargé d’enseignement sur l’Iran à la France Business School (Poitiers), ce sont les intérêts automobiles français qui sont directement visés par ce décret. Selon lui, « l’objectif réel de Barack Obama est de purger le marché iranien de toute concurrence étrangère au cas où un rapprochement s’ébaucherait entre Washington et Téhéran. ». Contacté par le journal Le Figaro[7], un sous-traitant français confirme qu’à travers « l’Executive order d’Obama, c’est un véritable nettoyage du marché automobile iranien qui se prépare pour faire place nette aux industriels américains avant un deal politique entre Téhéran et Washington ».

La composition et les méthodes du puissant lobby, l’United Against Nuclear Iran, déjà à l’origine du départ de Peugeot et vraisemblablement à l’origine de l’Executive Order Act 13645 apportent quelques éclaircissements sur la stratégie américaine et méritent de s’y attarder. Comme le révèle le site indépendant Gestion des Risques Interculturels.com[8], cette organisation est en partie composée d’anciens dirigeants politiques de premiers plans et de militaires néoconservateurs disposant d’étroites connexions au sein des milieux du renseignement américain, mais aussi britannique, allemand et israélien. Le 4 avril 2012, l’UANI a fait parvenir une première lettre de menace à la direction de Renault mentionnant le contrat d’un milliard de dollars remporté par Nissan concernant la fourniture de 26 000 taxis à New York, tout en rappelant à Renault, les liens entre l’Iran et Al-Qaeda.  Une deuxième lettre a été envoyée le 16 juillet 2013, avec Barack Obama et John Kerry en copie, rappelant la participation de l’Etat français au capital de Renault et terminant ainsi : « Merci de nous faire savoir d’ici le 22 juillet 2013 si oui ou non vous allez agir pour mettre fin aux affaires de Renault en Iran »[9].

Le 26 juillet 2013, Carlos Tavares alors directeur de Renault, affirmait « Le président Obama a donné l’ordre de cesser l’activité en Iran. On n’a pas le choix »[10]. Avant de préciser : « Cette question concerne directement le gouvernement français. […]Je sais que des discussions sur ce sujet ont lieu avec l’administration américaine ». Déjà, au lendemain du décret américain, Philippe Marini, président de la Commission des Finances du Sénat mettait les autorités françaises en garde à ce sujet : « les conséquences de ces sanctions pourraient être dévastatrices pour la filière automobile (française). Plusieurs dizaines d’équipementiers ou fabricants de pièces  automobiles risquent de ne plus pouvoir exporter ou fournir leurs produits ou services. Une telle baisse d’activité pourrait entraîner des fermetures de site appartenant à des entreprises contrôlées par des groupes étrangers avec des effets redoutables à très court terme sur l’emploi. » Et force est de constater que les conséquences pour Renault ne se sont pas faites attendre : un bénéfice net divisé par vingt, passant de 746 millions au premier semestre 2012 à 39 millions d’euros pour la même période en 2013 en raison de la nécessité de passer une provision de 512 millions d’euros liée à l’arrêt des activités en Iran.

Le secteur automobile français n’est d’ailleurs pas le seul touché par ces sanctions. En effet, le groupe Total qui avant l’embargo pétrolier contre l’Iran s’y fournissait à hauteur de 80 000 barils par jour, a été contraints de verser, le 29 mai 2013, 400 millions de dollars aux autorités américaines afin de faire cesser les poursuites liées à des accusations de corruption dans le cadre de contrats pétroliers en Iran. Habitué au retournement géoéconomique, le groupe conserve toutefois un bureau de représentation à Téhéran et semble toutefois déterminé à réinvestir le pays en cas de jours meilleurs[11]. Ce sont néanmoins des pans entiers de l’industrie française, bien établi dans le pays, qui sont aujourd’hui menacés.

Parallèlement à ces sanctions et alors que les autorités françaises culpabilisent les entreprises qui s’implante en Iran, les Etats Unis, malgré une politique sévère à l’égard du pays, préservent leurs intérêts économiques. L’ambassadeur d’Iran en France, Ali Ahani affirme que les exportations américaines ont augmenté ces dernières années de 50%, tandis que les exportations européennes ont chutées de moitié depuis la mise en œuvre de l’embargo sur le pétrole. Les américains y vendent, via des intermédiaires notamment turques, des ordinateurs, des téléphones, du Coca Cola et autres biens de consommation.

Plus grave, plusieurs sources révèlent que les industriels américains, anticipant une détente économique entre leur pays et l’Iran, s’apprêtent à remplacer les entreprises étrangères évincées afin de pleinement profiter des 50 milliards d’euros[12] de projets industriels que ce pays riche en gaz et en pétrole de 80 millions de consommateurs, compte réaliser dès la levée des sanctions.

En effet, tandis que l’administration américaine s’est déclarée ouverte à des contacts bilatéraux sous condition avec l’Iran, des industriels iraniens auraient été approchés par des émissaires de General Motors afin de préparer une future coopération et même l’ébauche du contrat de reprise de ses activités. De même, le groupe automobile américain aurait lancé une campagne de publicité dans le pays tout en y démarrant la vente de véhicules Chevrolet via à l’Azerbaïdjan. Plus globalement, selon le journal le Figaro qui cite un industriel français, familier de la République islamique, ce sont « la plupart des secteurs de l’économie américaine, y compris des sociétés cotées au Nasdaq, [qui] ont envoyé ces derniers mois des émissaires en Iran »[13]. Des sociétés telles que Boeing ou Caterpillar aurait également envoyé des représentants dans le pays. Autre fait troublant, des chasseurs de têtes américains seraient même allés jusqu’à directement contacter le Franco-Iranien représentant Renault. En outre, des industriels indiquent que les allemands, les japonais et les chinois ne sont pas en reste dans l’envoi de délégations en Iran et cherchent à y accroitre leurs parts de marchés.

De leurs côtés, des industriels français regrettent la léthargie des autorités françaises face au décret américain. « La France à la pointe du glaive » en Iran, apporte une nouvelle fois la preuve qu’en géoéconomie, comme le disait le Général de Gaulle, « les Etats n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts ».

 Alexandre Mandil


[1] http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/06/17/ce-que-les-sanctions-contre-l-iran-coutent-a-la-france_3431653_3234.html

[2] http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/06/17/ce-que-les-sanctions-contre-l-iran-coutent-a-la-france_3431653_3234.html

[3] http://www.turbo.fr/actualite-automobile/493234-fiat-ventes-suspendues-iran/

[4] http://www.usinenouvelle.com/article/l-iran-epine-dans-le-pied-de-renault.N202204

[5] http://www.usinenouvelle.com/article/l-iran-epine-dans-le-pied-de-renault.N202204

[6] http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/industrie/automobile/221177625/retour-washington-iran-sanctions-et-concurrence-d

[7] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/04/20002-20131004ARTFIG00001-en-iran-l-offensive-discrete-des-entreprises-americaines.php

[8] http://gestion-des-risques-interculturels.com/analyses/peugeot-contraint-de-renoncer-au-marche-iranien/

[9] http://www.polemia.com/comment-le-lobby-militaro-industriel-americain-ruine-renault-apres-psa/

[10] http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/automobile/20130726trib000777697/quand-obama-oblige-renault-a-quitter-l-iran-a-son-grand-dam.html

[11] http://www.lepoint.fr/monde/corruption-en-iran-total-verse-400-millions-de-dollars-aux-etats-unis-29-05-2013-1674293_24.php

[12] http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/06/17/ce-que-les-sanctions-contre-l-iran-coutent-a-la-france_3431653_3234.html

[13] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/04/20002-20131004ARTFIG00001-en-iran-l-offensive-discrete-des-entreprises-americaines.php

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