Les Echos: « Les promesses jamais tenues de l’Europe de la défense »

Malgré les ambitions affichées, les initiatives politiques se sont toujours heurtées en Europe aux conservatismes militaires, au jeu concurrentiel des industriels, et au manque d’argent.

La scène se passe jeudi 15 novembre en début d’après-midi, sous les ors de la salle à manger du Quai d’Orsay. Face à une centaine de journalistes, l’hôte des lieux, Laurent Fabius, joue le maître de cérémonie. A ses côtés, il y a son homologue de la Défense, Jean-Yves Le Drian, et leurs pairs allemands, espagnols, italiens et polonais. Dix ministres réunis pour la première fois sous le format dit de « Weimar + » pour une grande déclaration en faveur de l’Europe de la défense !

Les dix de Weimar + ont confirmé à cette occasion leur « volonté » de promouvoir une politique européenne de sécurité et de défense « ambitieuse ». Ils se sont déclarés« convaincus » que l’Union européenne doit mettre en place des structures civilo-militaires pour planifier et conduire des missions. Ils ont aussi rappelé que les Européens « doivent » se donner les moyens de leurs ambitions.

Las, la veille de cette grand messe diplomatique, Hubert Védrine a servi une tout autre musique dans son rapport sur les conséquences de la réintégration de la France au sein du commandement intégré de l’Otan. Décidée par Nicolas Sarkozy, cette dernière avait notamment pour vocation de relancer l’Europe de la défense. A la demande deFrançois Hollande, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin a donc cherché à savoir ce qu’il en était. « A part une reconnaissance de principe dans les communiqués des sommets de l’Alliance, il n’y a pas eu d’avancée ni préalable ni parallèle à ce retour », a-til conclu. Par son « faible activisme », le gouvernement Fillon y est pour quelque chose. Mais pas seulement, puisque Hubert Védrine a le mérite d’écrire ce que tout le monde sait : si l’Europe de la défense est moribonde, c’est dû à« l’absence évidente » de toute volonté des Etats membres de prendre des responsabilités nouvelles –  « c’est-à-dire des risques » – en matière de défense. Année après année, les budgets militaires baissent, parce que, de Berlin à Varsovie, en passant par Madrid, l’Otan (donc les Etats-Unis) reste le parapluie privilégié en cas de coup dur. Le soutien à l’Europe de la défense reste « verbal » et l’objectif « abstrait ». Les mots employés sont cruels, mais justes : en Europe, les priorités ne sont pas militaires, elles s’appellent désendettement, chômage, compétitivité…

Dès lors, comment croire les dix de Weimar + quand ils affirment que le moment est favorable à un nouveau départ, notamment parce que les Etats-Unis ont le regard de plus en plus tourné vers l’Asie ? Des moments favorables, l’Europe en a enchaîné en vingt-cinq ans : brigade franco-allemande, accord franco-britannique de Saint-Malo, Agence européenne de défense, Service européen d’action extérieure, ou PSDC, dernier avatar d’une série d’acronymes censée prouver que les Vingt-Sept ont une politique de défense…

Malgré quelques succès, en matière de lutte contre la piraterie ou de transport de troupes en commun par exemple, le bilan reste « très décevant », juge Hubert Védrine. A chaque fois, les initiatives politiques se sont heurtées aux conservatismes militaires, au jeu concurrentiel des industriels et au manque d’argent. Un exemple parmi d’autres ? Les groupements tactiques de l’Union européenne. Quand les dix de Weimar + déclarent : « Nous devrions être prêts à les déployer », l’ancien ministre rappelle que ces unités créées en 2007 n’existent que sur le papier. Et que dire sur le plan industriel ! En refusant la fusion EADS-BAE, Berlin a privilégié ses intérêts. La France n’est pas exempte de tout reproche non plus, car, en se cramponnant à sa participation au capital, elle a compliqué l’opération.

A tout cela, Jean-Yves Le Drian oppose sa volonté d’agir de manière pragmatique, loin des grands desseins d’une Europe de la défense institutionnelle. C’est exactement ce que voulait faire le gouvernement précédent en 2008, lors de la présidence française de l’Union européenne… L’autre argument entendu ces temps-ci risque lui aussi de sombrer corps et âme. En période de vaches maigres, les Etats n’ont pas d’autre choix que de mutualiser leurs moyens. C’est l’inverse qui risque de se produire : quand le chômage est au plus haut, aucun Etat ne sacrifiera une usine sur l’autel de la rationalisation de l’industrie de défense européenne.

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