La relation Chine afghanistan : enjeux économiques

Frontière Chine Afghanistan

Les attentats du 11 septembre 2001 et la « guerre contre le terrorisme » lancée par les Etats-Unis en réaction ont pris de court la Chine sur le premier théâtre de cette guerre : l’Afghanistan. Cependant, si les médias occidentaux ne donnent que peu de visibilité à la République Populaire de Chine sur la scène afghane, la Chine a progressivement mis en œuvre une politique d’engagement politique et économique à destination de son voisin afghan.

En 2012, alors que les Occidentaux sont confrontés à d’importantes difficultés, la République Populaire de Chine se positionne de plus en plus comme un acteur influent à Kaboul politiquement mais surtout économiquement. Ce développement, ne peut être amené qu’à s’amplifier à l’avenir, transformant la physionomie de cette région. L’Afghanistan est pour la Chine une zone décisive là reliant à l’Iran sans être sous influence russe notamment. Mais si le retour à la stabilité en Afghanistan est pour la Chine une nécessité dans la mesure où elle souhaite éviter la pérennisation de la présence et de l’influence américaine dans cette zone tout en évitant l’éclatement de ce pays et en en préservant l’indépendance.

Dans le « grand jeu » qui se déroule en Afghanistan, la Chine met l’accent de manière particulièrement pragmatique sur le commerce et les investissements directs étrangers, qui ont battu tous les records. En effet, préoccupé par la stabilité de la zone, la Chine considère de plus en plus l’Afghanistan comme un fournisseur de richesses pétrolières, gazières ou minérales, et un futur partenaire commercial. La Chine, seconde économie au monde avec une croissance frôlant les 10%, est une grande consommatrice d’énergie qui cherche à sécuriser ses approvisionnements.

Cependant, l’instabilité politique actuelle afghane ne freine pas le déploiement de la stratégie de développement économique chinoise en Afghanistan, ce qui peut apparaître comme surprenant.

I. L’accroissement constant des relations économiques Sino/Afghane

Au niveau de l’échiquier géoéconomique, instaurée en 1955, et en dépit de ses liens avec les talibans dès 1993, les relations diplomatiques avec l’Afghanistan ont prit de l’ampleur depuis 2001. En effet, Pékin décide, en 2001, de soutenir les opérations militaires contre le régime taliban, tout en s’abstenant de participer aux opérations militaires.

La période 2001-2002 est marquée par l’établissement rapide de relations avec Kaboul. En effet, en Octobre 2001, la Chine soutient l’idée d’un gouvernement de coalition tout en n’écartant à priori pas la participation des talibans aux discussions inter-afghanes. Dans le domaine politique, la Chine est l’un des premiers Etats à renouer des relations bilatérales, marqué par une présence diplomatique à Kaboul dès février 2002. De plus, c’est l’un des rares pays voisin n’étant pas perçu comme intégré dans les affaires du pays pendant la guerre civile. Parallèlement à la mise ne place de rapports politiques avec l’Afghanistan, la Chine a décider de s’engager activement dans la reconstruction de l’Afghanistan.  Il s’agit ici de faciliter le rapprochement en cours et poser les fondements d’une coopération à long terme. En 2001, Pékin souhaitait également un retour rapide à la paix, à la stabilité et à l’indépendance politique de l’Afghanistan afin de prévenir le maintien d’un foyer de déstabilisation menaçant la sécurité et le développement économique de sa province turcophone musulmane du Xinjian et pour éviter la pérennisation de  la présence militaire américaine.

Entre 2002-2004, la Chine et l’Afghanistan densifient progressivement leurs relations bilatérales. Outre la décision des deux parties de coopérer en matière d’antiterrorisme et de lutte anti drogue, dont l’intensification du trafic inquiète de plus n plus Pékin, la Chine continue à poursuivre le rapprochement avec le gouvernement afghan dans le domaine économique. En 2002, un accord de coopération économique et technique est signé. Parallèlement, au niveau sociétal, l’association d’amitié sino-afghane est développée est permet aux entreprises chinoises se développer notamment dans les secteurs des télécommunications. En mars 2004, lors de la conférence internationale de Berlin sur l’Afghanistan, la Chine annonce être prête à soutenir Kaboul en matière de formation des policier et plus généralement de reconstruction de la police afghane, la stabilité est une des clés pour garantir les investissements chinois. En effet, cet essor des liens économiques n’est cependant pas sans risque pour la Chine, en juin 2004, onze ouvriers chinois de la China Railway Shisiju Corporation sont abattus. C’est jusqu’alors le plus grave incident auquel la Chine est été confronté en Afghanistan. Enfin, pour permettre le redémarrage de l’économie afghane, la Chine se déclare prête a aider dans le domaine clé des infrastructures. Des entreprises chinoises vont participer comme contractants à des projets de reconstruction dans le secteur des infrastructures de transport, pour le compte de la Banque Mondiale ou de l’Union Européenne.

L’année 2005 marque une pause dans le développement des relations sino-afghanes, cependant, tous les efforts sont concentrés sur le développement des relations économiques bilatérales.

En 2006, la coopération entre la Chine et l’Afghanistan s’intensifie. L’année 2006 marque une étape clé de l’approfondissement des relations bilatéral notamment avec la venue du président Karzai au sommet de l’OCS avant d’être reçu à Pékin par le président Chinois. Les deux présidents s’accordent sur l’élargissement et le renforcement des échanges et de la coopération bilatérale pas l’établissement d’un partenariat global entre les deux pays. Selonhu Jintao, la Chine souhaite approfondir la coopération économique et commerciales notamment dans les secteurs prioritaire comme le transport, l’électricité, l’extraction minière, les télécommunications, l’agriculture, l’exploitation des ressources en eau. De son coté le président Karzai souhaitait que la Chine soit plus largement associée à la reconstruction du pays et que les entreprises chinoises participent davantage au développement économique de l’Afghanistan. Par exemple, le ministre afghan des mines effectue un déplacement en Chine pour informer les milieux d’affaires chinois des opportunités du secteur minier afghan.

Depuis 2007, nous assistons à l’intensification de la pénétration économique et financière de la Chine en Afghanistan malgré une instabilité afghane persistante. Si dans le domaine de l’assistance de la Chine fournie à l’Afghanistan, les aides restent modestes : la Chine se classe en effet au 25ème rang des donateurs internationaux, son assistance étant inférieure à des pays comme l’Iran, l’Inde ou les Emirats Arabes Unis. C’est cependant dans le domaine économique que les avancées ont été spectaculaires. Au niveau sociétal, la naissance d’une chambre de commerce sino-afghane est une partie visible de cette évolution. Pékin est devenu un des principaux fournisseurs de l’Afghanistan. En Mars 2010,  Hamid Karzaï  a effectué sa quatrième visite en Chine en tant que président afghan, accompagné d’une délégation de ministres et d’une vingtaine d’hommes d’affaires pour y signer des contrats et renforcer la coopération entre les deux pays.

II. L’Afghanistan, comme réserve stratégique de matières premières

Au niveau de l’échiquier concurrentiel, les efforts de la Chine et sa politique de coopération économique se traduit par une multiplication des projets par les entreprises chinoises, notamment dans le secteur des matières premières, de l’énergie. En 2007, la perspective d’un renforcement massif de la présence chinoise s’est dessinée avec le renforcement massif de la pénétration des firmes chinoises dans le secteur minier afghan. En effet, la China Mettalurgical Group Corporation (CMGC), Jiangxi Copper et Zijin Mining Group ont été retenues par Kaboul pour développer et exploiter le gisement de cuivre d’Aynak. Les entreprises chinoises avaient offert 20% de plus que les autres soumissionnaires. Il s’agit d’un des plus importants investissements étrangers de l’histoire de l’Afghanistan

En avril 2009, l’entreprise d’Etat China Metallurgical Construction Corporation a acquérit pour 3,5 milliards de dollars, soit plus du double de sa valeur,  la mine de cuivre d’Aynak, à cinquante kilomètres au sud de Kaboul, dans la province du Logar contrôlée par les talibans. Cette mine constitue la deuxième réserve de cuivre du monde (plus de onze millions de tonnes). En échange, et outre les huit mille emplois directs escomptés (plus de 10 000 selon d’autres sources), la Chine s’est engagée à construire sur place une centrale électrique de quatre cents mégawatts, une fonderie, une ligne de chemin de fer jusqu’au Tadjikistan, et à faire de substantiels investissements dans l’enseignement, le logement et la santé. Les redevances annuelles distribuées par Pékin pourraient représenter 400 millions de dollars, soit 45% du budget actuel de l’Etat Afghan. Cet investissement fait de lui le premier investisseur du pays.

Par ailleurs, en décembre 2011,  le groupe pétrolier chinois China National Petroleum Corporation (CNPC) a remporté un contrat d’exploration et d’exploitation de trois gisements de pétrole dans le nord de l’Afghanistan, qu’il devra développer en association avec la compagnie afghane Watan Group Risk Management. L’Afghanistan, qui espère engranger 7milliard de dollar sur 25ans, recevra 70% des bénéfices nets, et la CNPC, s’aquittera de 15% d’impôt sur les sociétés. On estime les réserves de la région à 87 millions de barils de pétrole.

De plus, de nouveaux appels d’offres ont été lancés suite à la découverte de nouveaux gisements de pétrole, cuivre et or. L’exploitation d’un gisement de fer à Hajigak, à cent trente kilomètres à l’ouest de Kaboul, d’un milliard huit cents millions de tonnes de réserves, a fait l’objet d’un appel d’offres pour lequel cinq compagnies indiennes sont en concurrence avec une société d’Etat chinoise qui semble favorite. Ces réserves de matières premières sont estimées à près de 3.000 milliards de dollars. En échange, Kaboul espère obtenir une aciérie, une ligne ferroviaire et une usine de fertilisants pour l’agriculture afin de développer ses infrastructures et créer des emplois.

Cela correspond aux pratiques d’investissement chinois consistant à  promouvoir la stabilité, tout en veillant à satisfaire ses propres besoins en ressources naturelles par la création d’emplois et le développement économique local. A l’apport d’aide, comme le font les Etats Unis, l’UE ou l’Inde, la Chine préfère donc les investissements.

Parallèlement, l’Afghanistan offre également une nouvelle source d’écoulement pour ses produits bon marché et ses technologies, profitant d’un pays devant intégralement être reconstruit. Réciproquement, ce partenariat permet à l’Afghanistan, Etat enclavé, de diversifier ses débouchés et de moins dépendre du Pakistan. Ainsi, en 2008, plus de 22% des importations Afghane provenait de Chine.

III. Des relations économiques encore fragiles

Cependant, la stabilité de l’Afghanistan n’est pas encore un fait. La Chine s’engage dans le déploiement d’une stratégie économique offensive dans un contexte d’instabilité afghane notamment, ce qui ne peut être sans poser divers problèmes à long terme.

Premièrement, une des premières difficultés à long terme pour la Chine, et plus généralement sino-afghane peut résider dans le fait que l’Afghanistan et la Chine partagent une frontière commune de 76 kilomètres seulement, l’Est du corridor du Wakhan. La frontière est située dans une région de haute montagne, et n’est franchie par aucune route. La difficulté majeure réside dans l’absence de voie de communication directe entre les deux territoires. Malgré la frontière commune, il n’y a ni point de passage ni route directe entre la Chine et l’Afghanistan

Les marchandises transportées entre les deux pays peuvent certes emprunter le territoire du Pakistan depuis ou vers le Xinjiang mais les autorités afghanes préféreraient diversifier les possibilités afin de réduire leur dépendance à l’égard de leur voisin pakistanais en matière de transport. De son coté, à défaut de s’engager dans la construction d’une route directe, Pékin a suggéré à Kaboul d’ouvrir des discussions aves le Tadjikistan dans le domaine du transit de marchandises. En effet, de fortes réticences demeurent du coté chinois. La Chine s’inquiète d’une part pour des raisons liées à la sécurité du Xinjiang, craignant que la route ne facilite la pénétration de militants radicaux islamistes dans cette zone. D’autre part des raisons de souveraineté nationale sont aussi évoquées. La Chine hésite devant la possibilité de transit de forces ou matériels de l’OTAN à travers son territoire. La Chine privilégie donc la maîtrise de son territoire.

Deuxièmement, l’insécurité en Afghanistan doit être appréhendée de manière fine. En effet, il s’agit pour Pékin de trouver un juste équilibre de leur engagement dans la stabilité afghane afin de jouer entre talibans, gouvernement afghan, forces de l’ISAF et plus généralement le jeu des grandes puissances. D’une part, la Chine a intérêt à ne pas trop s’ingérer dans les affaires afghanes pour ne pas subir de terrorisme sur son territoire. Pékin ne souhaite pas avoir de rôle politique officiel en Afghanistan, et refuse de participer à la coalition. Cependant, le gouvernement afghan souhaiterai voir la Chine s’engager de manière accrue dans la sécurisation du pays.

D’autre part, dans le cadre de ces activités économiques, les opérations chinoises sont placées sous protection américaine. Par exemple, des troupes ont en effet été déployées dans les provinces du Logar et de Wardak en janvier 2009. Grâce à elles, la sécurité de la zone à été renforcée. si l’exploitation de la mine a officiellement débuté en 2009. Et ce n’est pas le seul exemple de ce nouveau type de coopération sino-américaine. Des forces américaines protègent aussi des ouvriers de la China Railway Shisiju Group Corporations qui travaillaient à la mise en place d’une route dans la province de Wardak. Cela n’est pas sans poser des risques aux niveaux des talibans, et pourrait faire de la Chine une cible future notamment en cas de départ des forces de l’ISAF.

Troisièmement, l’impact sociétal des opérations chinoises pourraient doit être pris en compte et pourrait posés problèmes à la Chine sur le long terme. D’une part, les retombés au sein de la population locale sont faibles et les exigences des habitants locaux ne sont pas toujours prises en compte. Un député de la province du Logar, province où une mine de Aynak est exploitée par des entreprises chinoise,  a insisté sur les garanties nécessaires en matière environnementale et d’emploi. Dans le cas contraire, il pourrait menacer leurs activités. Au delà, la région du Logar ou est située la mine à par ailleurs récemment vu se développer la présence de groupes taliban. Le projet est donc potentiellement menacé. D’autre part, les produits à bas coût chinois sont positif sur du cours terme, mais peuvent casser la production locale et créer des tensions et nuire à l’état déjà précaire de l’économique afghane. La gestion de la dimension sociétale doit donc aussi apparaitre comme une priorité pour Pékin, cela dans le but d’éviter des actions anti chinoises, à l’image de celles dans certain pays d’Afrique.

En conclusion, aider à la stabilisation du pays est primordial pour la Chine qui espère ainsi voir se retirer Washington, et autres forces de l’ISAF plus rapidement. La Chine a toujours vu cette présence comme une menace sur ses prétentions en Asie centrale qu’elle veut contrôler grâce à l’Organisation de Coopération de Shanghaï à laquelle participe l’Afghanistan. L’Inde est également très présente en Afghanistan, mais malgré son aide (hôpitaux, routes, chemin de fer et réseaux électrique), sa présence reste mal vue en Afghanistan et le pays subit de nombreux échecs. Le projet de gazoduc entre l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde n’avance pas, ce dernier craignant une dépendance vis-à-vis de son voisin. On assiste donc à un jeu subtil autour de l’Afghanistan, entre le Pakistan qui aimerait retrouver son influence sur le pays, l’Inde qui cherche à empêcher se retour d’influence, et la Chine qui voit cette présence indienne comme contraire à ses intérêts stratégiques et profite de la détérioration de la relation américano-pakistanaise pour faire jouer ses propres intérêts économiques et stratégiques.

Allons-nous assister à un accroissement du rôle de la Chine dans le rétablissement de la sécurité en Afghanistan ?

 

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