Stratégie, Interventionnisme, Planification : Mais où va donc la France?

L’Histoire de France révèle le penchant interventionniste de la France, et la stratégie qu’il nécessite. En effet, les heures les plus glorieuses de notre Histoire coïncident avec un fort interventionnisme, colbertisme voir mercantilisme de l’État français. L’interventionnisme est une politique par laquelle l’État participe à l’économie du pays quand cela lui paraît nécessaire pour protéger les intérêts des citoyens ou y développer des aspects de l’économie ou du social. La stratégie consiste à doser la part du marché et celle de l’État selon le contexte et selon les objectifs poursuivis.

Cet interventionnisme d’État nécessite pour ce dernier de disposer d’une vision sur du long terme : une planification stratégique. En France, celle-ci voit le jour en tant qu’institution comprenant l’industrie, le militaire et l’économie en 1946 par le Général de Gaulle et à l’initiative de Jean Monnet. Elle est gérée par le Commissariat général du Plan qui essai de rationaliser des projets économiques censés répondre à l’idéal d’une parfaite coordination permettant la satisfaction de tous, via des plans quinquennaux. Deux exigences en étaient toutefois le corollaire : la connaissance, et la continuité.

Unanimité nationale, il est présidé par Jean Monnet et est composé de 160 personnes : 20 % de fonctionnaires et 80 % de chargés de mission contractuels. De Gaulle rattache alors le Commissariat général au Plan au chef du gouvernement.

Le CGP a chapeauté la création de onze plans sur près d’un demi-siècle qui contrairement à la planification soviétique sont indicatif et incitatif et s’appuient sur deux organismes de prévisions : l’Insee et le Service des Études Économiques et Financières du Ministère des Finances. Il se  borne ainsi à donner des objectifs quantitatifs ou qualitatifs et tente d’orienter les investissements dans les secteurs prioritaires pour la croissance.

Le 1er plan ou plan Monnet (1946-1952) avait pour objectif de répondre à une situation de retard économique et de pénurie : faire redémarrer l’outil de production et satisfaire des besoins essentiels de la population, « élever le niveau de vie et améliorer les conditions de l’habitat et de la vie collective ». « Le Plan s’étend à la reconstitution des outillages et des équipements publics et privés endommagés ou détruits du fait des événements de guerre ». Il se concentre sur le charbon, l’électricité, le ciment, le machinisme agricole, le transport et l’acier.

Le 2e plan (1954-1957) ou plan Hirsch s’étend aux domaines des investissements publics, comme les équipements scolaires et hospitaliers.

Le 3e plan (1958-1961) se penche selon le vœu du Général de Gaulle sur le redressement du pays et de l’État et introduit une dimension de prospective grâce à des projections à long terme (1955-1965) dans les travaux de planification. L’économie française parvient alors à s’engager dans un régime de croissance soutenue. La France passe ainsi d’une situation de pénurie à une consommation de masse.

Le 4e plan de 1962 à 1965 bénéficiera de la personnalité du nouveau commissaire général du plan, Pierre Massé, de la conjoncture et de la croissance des années 1960-1962, et de l’attachement du Général de Gaulle et du Gouvernement à « l’ardente obligation » de la planification. L’investissement dans les infrastructures et la réduction des inégalités seront ses objectifs.

Les plans suivant pour leurs parts, auront alors la charge de protéger notre industrie face à la concurrence mondiale suite à l’ouverture des frontières et à la construction européenne.

C’est ainsi que de 1946 à 1981 se sont succédés des Commissaires au Plan de valeurs qui ont conçu et mis sur les rails toutes les filières d’excellence françaises : TGV, Airbus, Arianespace, Nucléaire, Mines, Pétrole, Pharmacie, Automobile. En Chimie par exemple, une industrie puissante a été créée en fusionnant Rhône-Poulenc, Progil, Ugine Kuhlmann et d’autres acteurs plus modestes afin de concurrencer les géants du secteur que sont BASF, Bayer et Hoechst.

Ils sont mis en œuvre par des ingénieurs et scientifiques de haut niveau sortis de grandes écoles, Polytechnique, Normale Sup, Mines de Paris, Centrale, Chimie Paris, Arts et Métiers, qui ont travaillé sous la responsabilité de Commissaires visionnaires : Jean Monnet, Étienne Hirch, François Xavier Ortoli, René Montjoie, Michel Albert.

Mais la difficulté à anticiper l’avenir et les crises majeures que subit un environnement international dans lequel la France est de plus en plus immergée va rendre l’exercice de planification de plus en plus difficile.

Par ailleurs, l’élection en 1981 de Mitterrand va le conduire à consolider le pouvoir socialiste. Pour cela, il va opérer des nationalisations et l’embauche massive de fonctionnaires. À l’ambition de promouvoir l’industrie et les investissements productifs il va choisir l’électoralisme.  À la tête du commissariat général au plan, il va alors nommer comme Commissaire au plan Hubert Prévôt syndicaliste CFDT qui a été mis à la tête de la « Conférence permanente des coordinations associatives » et de l’association Primo Levi qui s’occupe des immigrés qui ont été torturés.  Il aura alors pour charge d’élaborer un 8e plan. La mission que lui confie Mitterrand est la suivante : « relance par la consommation décentralisée et contractuelle, lutte contre l’inflation, réduction des investissements au niveau de 1975 ». Mitterrand avait décidé d’effacer l’effort d’investissement de l’ère Giscard et d’utiliser l’argent de la modernisation de la France pour embaucher des fonctionnaires.  Les brillants ingénieurs ont disparu au profit de la nomenklatura socialiste et des syndicalistes.

La délégation de souveraineté pensée par Valéry Giscard d’Estaing, et mise en place par Mitterrand, qui conduiront peu à peu 80% de nos lois à être des transpositions de directives européennes rendra vaine la planification. La France maitrise de moins en moins sa politique et ne peut donc logiquement plus la planifier. La planification deviendra plus régionale, moins centralisée.

Dès octobre 1986, le ministre de la Fonction publique, du Plan, et de l’Économie sociale, Hervé de Charette, proposera de substituer un commissariat de la stratégie au Commissariat au Plan. Pierre Massé lui répondra  que « supprimer le Plan au nom d’un libéralisme impulsif serait priver le pouvoir d’une de ses armes contre la dictature de l’instant ». Cela ne se concrétisa pas, mais cela fit son chemin.

C’est avec la fin des plans quinquennaux en 1993 qui étaient qualifiés « d’ardente obligation », par le général de Gaulle, que cette institution sera ébranlée.

Une mission de réflexion sur « l’avenir du plan et la place de la planification dans la société française » est confiée, en décembre 1993, par le Premier ministre, Édouard Balladur, à Jean de Gaulle, député de Paris. Il en ressortira un rapport intitulé « L’avenir du Plan et la place de la planification dans la société française ».

En 2005 le Premier ministre, Dominique de Villepin, annonça vouloir supprimer le Commissariat général au Plan. Le 6 mars 2006, le décret no 2006-260 officialise la substitution du Centre d’analyse stratégique au Commissariat général au Plan. Il se définit comme une institution d’expertise et d’aide à la décision placée auprès du Premier ministre ayant pour mission d’éclairer le Gouvernement dans la définition et la mise en œuvre de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale ou technologique. Il ne planifie plus, mais fait de la prospective sous forme de rapport.

Ainsi, la planification d’après-guerre a grandement contribué à doter la France d’une industrie forte et compétitive par une vision stratégique efficace. La France a ainsi pu bénéficier à plein de la période de forte croissance  des 30 glorieuses et retrouver son rang de grande puissance mondiale.

Mais la conjoncture mondiale malheureuse et difficile à prévoir, les choix idéologiques tragiques de Mitterrand puis les abandons de souveraineté consécutifs à la construction européenne et à la mondialisation ont rendu vaine la planification en en faisant ressortir ses limites.

En effet, la planification nécessite une connaissance parfaite de la situation du pays, du temps pour traiter les informations et définir des plans que ne permet pas le court-termisme , de la continuité minée par l’alternance et les cohabitations, des considérations de prestige et d’image qu’il fait parfois passer avant les considérations d’efficacité, en décalage avec la perte d’influence de la France.

Pour finir, force est de constater que la planification économique a pratiquement disparu de la pensée politique à la fin du XXe siècle, principalement en Europe. Participant au vide stratégique dénoncé par Philippe Baumard.

Alexandre Mandil

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