Influence : D’où proviennent les idées de nos dirigeants ?

Alors que le premier tour de la campagne présidentielle se rapproche et que les propositions électorales tombent les unes après les autres, des cabinets, fondations et autres instituts s’affairent pour imposer leurs idées, leur agenda voire même leurs intérêts. L’analyse de Gramsci semble confirmée, « Le pouvoir se gagne par les idées. »

Traditionnellement, ceux qui orientent les grands choix économiques, sociaux et sanitaires de nos dirigeants politiques sont les éminences grises, comme Claude Guéant Jadis, Patrick Buisson et Henri Guaino auprès de Sarkozy, ou encore les partis politiques.

Le modèle français constitué d’une puissante administration y ajoute des hauts fonctionnaires issus notamment de l’École Nationale d’Administration, dont la légitimité et l’influence demeurent fortes dans le champ politique. Ces hauts fonctionnaires sont les bureaucrates les plus haut gradés au sein de l’administration publique et ils restent de ce fait à l’origine de nombreuses idées au sein des ministères. Son statut lui donne de l’influence. Son poste hiérarchique, l’importance de son ministère et ces diplômes  lui assurent un certain prestige dans la société française qui lui concède d’importants pouvoirs de décision.

Mais de plus en plus, dans la lignée des pays anglo-saxons, se profilent de nouveaux « grossistes à idées » se déclarant comme indépendants des structures de l’État. Il s’agit des acteurs du lobbying et des think tanks.

Ces deux termes doivent pourtant être différenciés, bien qu’évoluant dans les mêmes milieux d’influence et de décision. Le lobbying consiste « à procéder à des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics ». En clair, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes. Le lobby a pour principal rôle de défendre un intérêt prédéterminé. En France, cette pratique y est accompagnée d’une très lourde connotation négative et son appréhension reste largement tributaire d’une conception spécifique de l’intérêt général, héritage de la tradition rousseauiste, jacobine et révolutionnaire.

Dans leur activité au quotidien, les lobbies ne se contentent pas de gagner la bataille des idées, mais essaient d’établir des liens durables et même personnels avec les responsables de demain. Par exemple, à l’approche des élections, Jérôme Cahuzac, président de la commission des finances et perçu comme un premier ministrable est particulièrement sollicité.

Pourtant, au plan européen, la Commission européenne a inauguré un code de bonne conduite (European Transparency Initiative) et reconnait trois catégories principales de lobbyistes en y incluant les think tanks :

  • les consultants spécialisés dans les affaires publiques et les cabinets d’avocats
  • les lobbyistes d’entreprise et les syndicats
  • les ONG et les think tanks

Contrairement aux lobbies et agences de lobbying qui n’ont pas toujours bonne presse, les think tanks sont valorisés car ils s’appuient sur des leaders d’opinion, journalistes, universitaires, experts autoproclamés en tout genre. Pourtant, ils participent d’une même sphère de l’influence, à tel point que certaines agences proposent parfois à leurs clients de créer un think tank ad hoc ou d’engager un partenariat avec un think tank existant pour mieux faire valoir leurs intérêts.

La création de think tanks a été très forte de la fin des années soixante au début des années 2000. En 2010, il y avait 6480 think tanks dans le monde. Les États-Unis restent le pays qui compte le plus de Think tanks suivis, depuis quelques années, par la Chine. La France en compterait 160 contre 190 en Allemagne et 300 au Royaume-Uni. Il faut attendre 1979 et la fondation de l’IFRI pour disposer d’une expertise professionnelle indépendante des structures de l’État.

Ces laboratoires d’idées sont des institutions de droit privé, en principe indépendant des partis, à but non lucratif, regroupant des experts et qui produit des études et des propositions dans le domaine des politiques publiques. Alors qu’un laboratoire d’idées réunit des professionnels au sein d’une structure formalisée et produit de façon systématique des études et des rapports, un club ou cercle de réflexion est beaucoup plus informel.

En janvier 2011, le monde se demande : « Faut-il son think tank pour gagner la présidentielle ? ». Alors qu’à gauche les think tanks ont été auditionnés avant la convention du projet socialiste,  le journal révèle que Jean-François Copé aurait demandé aux think tanks classés à droite de travailler sur trois thèmes structurants : la compétitivité et les trente-cinq heures, la laïcité ainsi que sur une réflexion sur la justice sociale.

En effet, les partis politiques sont de plus en plus à l’écoute de ces structures et préfèrent se concentrer sur le court terme. Pour le directeur de l’Institut Montaigne, Laurent Bigorgne,  « on assiste à un affaissement des partis comme structures de réflexion ». Leur victoire : la primaire socialiste, une idée de Montebourg et de Terra Nova, la « règle d’or » née à la Fondapol, la charte de la diversité  et le débat sur l’égalité des chances issu de l’Institut Montaigne. 25 % de ses propositions aurait été reprise par les parlementaires.

Dès lors, pendant que l’Institut Montaigne investit la somme de 150 000 euros pour financer une étude de dix-huit mois sur les « banlieues de la République », Terra Nova veut faire bouger le PS fort du constat que la classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche. En outre, pour l’élection présidentielle de 2012, les think tanks se voient tels des agences de notation des programmes politiques qu’ils chiffrent en partenariat avec de grands quotidiens.

Bien que certains rapports commandés par des hommes politiques restent confidentiels, la plupart sont envoyés aux élus et souvent suivis de rendez-vous personnalisés pour les convaincre. De plus, leurs propositions de réformes ou leurs études sont de plus en plus citées dans les médias, et mentionnées par les parlementaires en séance ou dans leurs rapports.

Ces think tanks, toujours basés à Paris intramuros, sont composés d’universitaires,  de grands patrons, d’experts, de banquiers, d’avocats d’affaires, de hauts fonctionnaires et de politiques. Leurs membres sont tous issus de grandes écoles : Sciences Po, ENA, HEC, Polytechnique, etc. C’est cette composition qui fait dire que loin d’être représentatifs de la variété et de la pluralité de la société française ils participent à l’établissement d’une pensée dominante. En effet, comme l’observe le journaliste Olivier Vilain « entre le libéralisme à prétention sociale de Montaigne et le progressisme légèrement socialisé de Terra Nova, il devient difficile de distinguer leur ADN politique ». Ainsi, qu’ils soient de droite ou de gauche, ils visent à la fabrication d’un consensus international, européen et national protégeant les intérêts des multinationales sur des thématiques aussi sensibles que le chômage, le droit du travail, les retraites, le système de santé, le logement ou la place de l’État. Il apparait ainsi difficile sans être atlantiste, pro européen, et mondialiste d’y intégrer un poste à responsabilité.

Concernant leur financement, les think tanks sont défiscalisés à hauteur de 66 % quand ils sont reconnus d’utilité publique et, dans leur grande majorité, ils sont financés par les entreprises du CAC 40 et des agences de lobbying.

Ainsi, la Fondation pour l’innovation politique dirigée par Dominique Reynié bénéficie de 1,2 million de subventions publiques. De même, la Fondation Jean Jaurès, présidée par le socialiste Pierre Mauroy bénéficie de 1,4 million d’euros. Par ailleurs, ces fondations sont toutes deux cofinancées par des multinationales comme Veolia, Suez ou EDF. L’Institut Montaigne pour sa part compte parmi ses quatre-vingts mécènes EADS, Capgemini, Total, Areva, Acticall qui financent également Terra Nova. Ces fondations constituent d’excellentes caisses de résonnance auprès des médias, des hommes politiques et de l’opinion publique, pour un investissement limité d’environ 50 000 euros.

 

Mandil Alexandre

Sources :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *