Challenges: Jusqu’où faut-il vendre nos technologies à la Chine?

Pas de contrats avec les Chinois sans transfert de technologies… au risque qu’ils deviennent des concurrents. Comment limiter leur appétit.

L’affaire fleure bon le roman d’espionnage à la John Le Carré. Le directeur de la production, de l’ingénierie et de la branche Asie-Pacifique d’EDF, Hervé Machenaud, surnommé Le Chinois, est accusé de défendre les intérêts de Pékin plutôt que ceux de Paris. Il aurait piloté un mystérieux accord entre l’entreprise publique française et l’électricien chinois China Guangdong Nuclear Power Company (CGNPC), signé fin 2011, qui intégrerait de lourds transferts de technologie. Et un non moins énigmatique accord signé en octobre 2012 par EDF, Areva et CGNPC, qui ouvrirait la voie à un nouveau réacteur franco-chinois. L’affaire est jugée suffisamment sérieuse pour que le gouvernement ait demandé fin 2012 à l’inspection générale des Finances un bilan précis des relations franco-chinoises dans ce secteur hautement stratégique.

Jeu de poker

L’équipe de France du nucléaire aurait-elle lâché des technologies-clés? « Si vous ne voulez pas vendre d’avions parce que vous avez peur que les gens les imitent, vous n’en vendez pas », répondait le 22 janvier Henri Proglio, PDG d’EDF. Auparavant, Hervé Machenaud lui-même, dans Le Journal du dimanche, avait expliqué: « Il n’y a aucun transfert de technologie. On a déjà donné la recette du nucléaire aux Chinois en 1985! »

Conquérir le marché chinois sans y laisser sa chemise – et ses technologies -, l’équation est familière aux industriels. « La Chine était l’atelier du monde, puis le client du monde, elle est désormais le concurrent du monde, résume Olivier Buquen, patron de la Délégation interministérielle à l’intelligence économique (D2IE), l’organisme qui coordonne depuis 2009 l’action de l’Etat dans le domaine. Les transferts de technologie sont un passage obligé pour les industriels, sous peine de ne gagner aucun contrat. »

Mais dans ce jeu de poker, les industriels ont aussi beaucoup à perdre. « Siemens, Bombardier et Mitsubishi ont consenti d’importants transferts de technologie pour signer de gros contrats de trains à grande vitesse en Chine, rappelle Arnaud Aymé, associé au cabinet de conseil Sia Partners. Il n’a fallu qu’un peu moins de dix ans pour voir les groupes locaux maîtriser les technologies et candidater à l’export. » Même phénomène dans le nucléaire: le 1er février, la Chine annonçait le démarrage dès cette année de l’exportation de son réacteur CAP 1400, un dérivé de l’AP 1000 de l’américain Westinghouse.

Où placer le curseur des transferts de technologie avec Pékin? Les champions de l’aéronautique ont choisi de jouer le jeu… avec prudence. « Airbus a ouvert une ligne d’assemblage final d’A320 à Tianjin, près de Pékin, mais cela ne représente que 5% de la valeur ajoutée d’un avion, explique Matthieu Devoisselle, fondateur du cabinet de conseil Avia-Tek, basé à Shanghai. Eurocopter a aussi été prudent avec son nouvel hélicoptère EC 175, conçu à 50% par le chinois AVIC, en gardant en interne les technologies jugées clés. »

Embargo sur les armes

L’Etat? Il tente de garder un oeil sur les technologies transférées, avec un poids variable. Dans la défense, pas de sujet: un embargo européen interdit les ventes d’armes à la Chine depuis 1989. Dans le nucléaire, le président Nicolas Sarkozy avait mandaté le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) pour surveiller les discussions franco-chinoises. Dans les autres secteurs, la vigilance est plus relative. « La France se fie au bon sens des négociateurs, à l’inverse des Anglo-Saxons, qui impliquent toujours leurs services de renseignements », souligne Alain Juillet, ex-directeur du renseignement à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et ancien haut responsable à l’intelligence économique. Le dernier arrêté d’organisation de la DGSE a bien officialisé le 21 décembre l’existence d’un « service de sécurité économique ». « Mais on reste loin de l’Advocacy Center américain, qui coordonne les efforts de tous les services du gouvernement, dont la CIA, sur les douze plus gros contrats export », pointe Juillet.

« Technique de la lamproie »

Les industriels auraient pourtant bien besoin d’appui. Un rapport confidentiel de Bercy évoque une des techniques de Pékin pour capter les technologies occidentales: la « technique de la lamproie », du nom de ce vertébré qui se colle aux poissons pour en aspirer le sang. Le principe? La Chine lance un appel d’offres fantoche. « Les Chinois convoquent les industriels occidentaux, leur font savoir que, s’ils veulent vraiment être retenus, il y a lieu d’améliorer leur offre technique, explique le document.Chacun y va de la surenchère dans l’offre technique, jusqu’à ce que les Chinois estiment en avoir appris assez. » Et arguent du manque de budget pour stopper les discussions.

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