Atlantico: « Le « made in France », c’est bien mais la France a-t-elle encore les moyens et l’envie de produire ? »

Dans son pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi, Jean-Marc Ayrault a annoncé l’intention du gouvernement de lancer une « marque France », visant à promouvoir « ce qui est fabriqué en France et l’excellence française ». Arnaud Montebourg, a appelé récemment de ses vœux une « mobilisation nationale » et demandé aux citoyens français de faire preuve de patriotisme en achetant des produits fabriqués en France. Hier, le ministre du Redressement productif a annoncé que les supermarchés et hypermarchés Leclerc signaleront vaisselles, jouets et textiles ‘Made in France’, comme le souhaite le gouvernement. Développer le « made in France » est-il seulement possible en l’état actuel des choses ?

Patrick Artus : Je pense qu’il existe deux problèmes : il y a une évolution normale mondiale et une anomalie française. L’évolution normale mondiale c’est que les entreprises ont segmenté les processus de production entre les pays. Ce qu’Arnaud Montebourg ne veut pas entendre depuis des années, c’est que la mondialisation dont il parle, c’est la mondialisation des années 1980, c’est pour cela qu’il s’est attaqué aux constructeurs de voitures coréens. La mondialisation des années 1980 est une mondialisation où de nouveaux producteurs de pays émergents venaient nous prendre des parts de marché, c’était le cas aussi dans les années 1970 où les Japonais nous prenaient des parts de marché, par exemple Honda vient manger les parts de marché des constructeurs européens. Dans ce cas, les techniques habituelles de protection fonctionnent : la dévaluation, c’est-à-dire, si vous vendez plus cher les produits de ces nouveaux concurrents, ou alors la mise en place de droits de douane. Mais aujourd’hui, la mondialisation ce n’est pas ça. Aujourd’hui, la mondialisation est ce que les économistes avaient appelé la segmentation de la chaîne de valeur : couper en rondelle les processus de production entre les pays. D’où le problème du made in France.

Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), avait d’ailleurs suggéré qu’il fallait regarder le commerce mondial en termes de valeur ajoutée et non pas de production. L’exemple le plus typique, c’est l’iPhone. L’iPhone est une production chinoise parce que le produit fini part de Chine. Si vous analysez le commerce extérieur en termes de production, vous allez attribuer 100% de la production de l’iPhone à la Chine. Mais si vous regardez la valeur ajoutée créée par la Chine sur un iPhone, elle ne représente que 5 %. Le reste est fait dans de nombreux pays, dont plus de 30% aux Etats-Unis, ou encore dans des pays comme la Thaïlande, la Malaisie, Singapour etc…. Tous les biens modernes sont des immenses coproductions de tous les pays. Si vous taxez les importations ou si vous dévaluez, vous rendez plus chers des composants que vous ne fabriquez plus. C’est une mondialisation par segmentation des processus de production et non pas une mondialisation qui se traduit par l’arrivée de nouveaux fabricants.

Atlantico: Le « made in France » n’a donc plus vraiment de sens. Comment réussir à diminuer le poids de cette segmentation des processus de production dans l’industrie française ? Ne faudrait-il pas simplement redéfinir le concept du « made in France » ?

Le made in France, cela ne veut rien dire en termes de production. Il faut être capable de fabriquer le made in France en valeur ajoutée. Un Airbus, c’est du made in France. Pourtant, le contenu d’un Airbus en pièces provenant de la zone dollars est supérieur à 50%. Le concept de production nationale n’a plus de sens, donc il faudrait y substituer le concept de valeur ajoutée nationale. Quelle est la partie d’un Airbus qui ait de la valeur ajoutée française ? En moyenne, un Airbus c’est à peu près 15% de valeur ajoutée française, donc ce n’est pas un bien tellement français. Normalement, on ne devrait pas avoir le droit d’écrire « made in France » sur un Airbus. Si vous attribuez la nationalité d’un bien en fonction du dernier pays de la chaîne, celui qui a fini le montage et qui l’a exporté, par exemple Toulouse dans le cas d’Airbus, vous faites une énorme erreur d’attribution. Il y a une énorme valeur ajoutée chinoise dans un Airbus, donc si vous taxez les produits chinois, vous augmentez le prix d’un Airbus. Cela explique que la substituabilité des produits domestiques aux imports est partout devenue quasi-nulle, puisque par définition vous ne fabriquez plus ce que vous importez.

Lire la suite de cet article ICI

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *